Aperitiefietser’s cafés

verre

« Les petits bistrots/ Au poêle à charbon/ Avec l’apéro/ La belotte au fond/ Les petits bistrots/ C’est comme un béguin/ Toujours on y revient », chantait Jean Ferrat. Nous avons dressé la liste des cafés où nous nous sommes arrêtés au moins une fois pour nous rafraîchir (en été) ou nous réchauffer (en hiver), et pour nous désaltérer (en toutes saisons). Certains ont malheureusement disparus (+). Souvent tenus par des personnes âgées, ils n’ont personne pour les reprendre quand celles-ci se retirent, ou disparaissent. Nous privilégions toujours, dans la mesure du possible, les petits cafés populaires comme il y en avait partout autrefois, « volkscafés », bistrots de terroir, ces univers sans lounge bars, où l’on se mêle sans distinction de classe — « le Parlement du peuple », selon Balzac, ou encore les « académies de Monsieur Tout le Monde », selon la belle expression de Léon-Paul Fargue, le poète piéton de Paris, qui ajoutait : le café est « le centre de l’univers à la portée de tous. […] La vie de café a été une entreprise menée contre le désespoir, et celle qui donnait les résultats les meilleurs. » Chaque place de village avait au moins un café des sports, de colombophiles ou du commerce. Les gares avaient leur buffet. En France, le marchand de charbon tenait souvent café, c’était le fameux bougnat, contraction de charbonnier et auvergniat, célébré par Brel et Brassens.


Tout cela semble bien révolu. Les cafés où nous nous sommes arrêtés appartiennent à une autre époque. Ce sont des survivants. Au propre comme au figuré, puisque souvent, il s’agit d’une veuve qui poursuit l’activité de son défunt mari. Et pas pour le « business », qui souvent n’est plus rentable. Pour les habitués, pour continuer à s’occuper, à exister socialement. À Fontaine-Valmont, près de Charleroi, en 2019, ce sont les clients qui ont supplié les patrons du dernier bistrot du village, qui voulaient se retirer, d’ouvrir encore, fût-ce un jour par semaine… Les charges trop lourdes à supporter ont quelquefois raison de ces résistant(e)s, mais certain(e)s habitent dans leur café, et n’ont donc plus à s’acquitter d’un loyer supplémentaire… On dira que les moeurs ont changé, les habitudes et les comportements aussi, que le café n’est plus le centre de la vie sociale, que les campagnes se sont urbanisées, qu’on ne sort plus qu’automobilisés, et comme on le sait, boire ou conduire, il faut choisir, etc., etc.


Autrefois, on allait au café pour jouer et s’amuser, fumer, discuter, s’informer ou colporter les nouvelles, dormir ou se réchauffer, se quereller, s’aimer, s’enivrer, se passionner pour son club, suivre les match ou son champion cycliste à la radio, pour épargner même, dans certains petits villages, le café faisait office de salle d’attente pour le vicinal, de poste restante, parfois même de salon de coiffure… Son nom même signifiait au moins une de ses fonctions sociales. On allait « Au Téléphone » pour prendre le temps de parler à un parent éloigné. Et le patron, de son côté, avait les numéros de téléphone de tous ses habitués, qui jamais ne seront laissés dans le besoin. Territoire de tradition ancienne, le bistrot est un des lieux où se manifeste le mieux ce sens archaïque de la communauté, que des rituels de boissons révèle à l’occasion : trinquer à la santé de quelqu’un, se livrer à des libations fraternelles, participer aux tournées, autant de signes qui soudent les participants entre eux, fût-ce pour la durée, éphémère, du cérémonial.


De tout cela, il ne reste pas grand-chose. Ce que l’urbanisation des campagnes, et des faubourgs dans les villes, a détruit, c’est cet univers de proximité dont le café était le centre, cette « street corner society » dont parlent les sociologues américains. À sa place, un territoire neutre, indifférent, sans attaches ni identité, où les distances s’annulent dans l’abstraction et le fétichisme marchand. On se gardera bien d’idéaliser le passé. Mais le monde des petits cafés d’autrefois était un univers où chaque chose avait une place et son sens, sans raideur excessive, au contraire ouvert à la fantaisie parfois la plus débridée. Sa disparition laisse un grand vide.

À consulter :
« Volkscafés. Vrouwentongen en mannenpraat », photos de Jimmy Kets, Louvain, Davidsfonds, 2009.
« Wielerroutes & -cafés in België », Borgerhoff & Lamberigts, Gent, 2010.
« Op café in Vlaanderen. 40 Fietsroutes », Lannoo, Tielt, 2016.
Un fichier reprenant, sous forme de dépliants, 40 circuits de balades pour découvrir les plus chouettes cafés de Flandre.
« Op café in Vlaanderen. 200 Topadressen », Lannoo, Tielt, 2017.
Seconde édition revue de ce gros guide des 200 meilleures adresses de cafés en Flandre.

Pour les nostalgiques du « zinc » parisien, cf. Jacques Yonnet, « Troquets de Paris », L’Échappée, Paris, 2016, et « Refuges » (1942), de Léon-Paul Fargue.

Pour les nostalgiques du vicinal, des trains de banlieues et des buffets de gares, cf. Benoît Duteurtre,
« La nostalgie des buffets de gare », Payot & Rivages, 2015, et « La légende des cafés » (1976) du poète suisse chroniqueur de la vie quotidienne, Georges Haldas.

« Brève histoire du comptoir », par Vinz Otesanek, in C4, n°199-200, janvier 2011.

Wolfgang Schivelbusch, « Histoire des stimulants » [1980], trad. de l’allemand, Paris, Gallimard, 1991, coll. « Le promeneur ».


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